| DANS les vulgaires sex-shops, derrière les épais rideaux
de velours, on vend des vibromasseurs. Dans la boutique rosé bonbon de
Rykiel Woman, à Saint Ger-main-des-Prés, en plein centre de Paris, on
trouve des « sex-toys », dénomination plus raffinée et mieux ancrée dans
l'air du temps qui désigne des accessoires remis au goût du jour par les
jeunes femmes actives et indépendantes de « Sex and the City », la très
« hype » série télé américaine. Pousser le portillon en bois où l'on peut
lire «Interdit aux mineurs » donne accès au rayon de ces joujoux « hot
», dont certains ressemblent à de gentils lapins aux couleurs acidulées.
Le lancement, en octobre 2002, de ce lieu dévolu à la sensualité féminine
a évidemment fait des petits. Sur le même thème, s'ouvre ces jours-ci
aux Halles Yoba, un showroom dirigé par Caroline Wein-berg et Sophie Haftor-Helmerson,
deux Suédoises (voilà pour l'exotisme) expertes en marketing (voilà pour
la respectabilité). On est encore loin de Londres, où ce type de boutique
se multiplie depuis deux |
ans, et passablement à la traîne de San Francisco, où
elles existent depuis belle lurette, mais les promoteurs de ces nouvelles
enseignes, qui se sont déjà assuré un joli petit succès médiatique, assurent
que le mouvement est lancé. «J'ai voulu dédramatiser l'achat de ce type
d'objets pour les femmes », insiste Nathalie Rykiel, directrice artistique
de Rykiel, qui reprend le flambeau de la provocation trente-cinq ans après
que sa mère, Sonia, a jeté le soutien-gorge aux orties. En voie de banalisation,
le sex-toy s'inscrirait comme un atout de plus dans la quête de cette
sexualité triomphante décortiquée par les magazines féminins. On en achèterait
comme on s'offre un pull en cachemire ou une crème de beauté. Ceux et
celles qui y voient l'aveu d'une sexualité a minima auraient tout faux.
« Les filles revendiquent aujourd'hui de raffiner leurs sensations pour
faire évoluer leur couple », avancent les fondatrices de Yoba. La thèse
ne convainc guère le sociologue Robert Rochefort, directeur du Credoc
et auteur de La France déboussolée (Odile Jacob), qui y voit comme un
leurre. « Lorsaue |
on sait qu'à Paris un appartement sur deux
est habité par une personne seule et que de plus en plus de femmes hyperactives
se retrouvent sans compagnon, on peut douter que ce type de concept soit
destiné aux couples. » LIBIDO EN VITRINE Derrière le côté narcissique,
jubi-latoire et esthétique de cette réhabilitation du vibromasseur, «
se dessine une sorte d'accessoirisation du sexe », souligne pour sa part
Hélène Capgras, du bureau de conseil Martine Leherpeur. « La pression
sociale impose de montrer que Von est bien , dans son corps - quitte à
mettre en vitrine sa libido -, et donc que Von est, aussi, bien dans sa
tête et sa vie sociale, dit-elle. On veut nous convaincre que le sex-toy
est un gage de bonne santé physique autant que psychique. » Enfant naturel
de la mode du porno chic - il n'est plus infamant de manifester son intérêt
pour les i représentations un tantinet «hard», y compris lorsque l'on
appartient aux élites -, le sex-toy réunit toutes les conditions pour
faire parler de lui. Sulfureux mais chic |
et ludique, l'objet fait écho au débat
sur la diffusion des images pornographiques et épouse l'appétence du
public pour tout ce qui concerne l'étalage de l'intime, à la télévision
comme dans l'édition. Enfin, il conforte l'omniprésence du sexe dans
la communication, en particulier publicitaire, où l'on a rarement compté
autant de jeunes femmes au bord de l'orgasme vantant les mérites d'une
voiture ou d'une cuisinière. «Je ne suis pas convaincue que toute cette
agitation autour de la sexualité soit destinée à perdurer », souligne
pourtant Jolanta Bak, consultant au sein du cabinet Intuition. « L'effet
produit va en s'atténuant, et Vindustrie du luxe, qui a beaucoup joué
cette carte pendant les années de forte croissance, se pose désormais
de sérieuses questions sur l'efficacité d'une telle thématique, surtout
dans un contexte de difficultés économiques », assure-t-elle, convaincue
que, « sans être pudibonds, les lendemains seront peut-être plus angéli-ques
».
Rosita Boisseau et Jean-Michel Normand (Le monde
5 février 2003) |